Entre confinements et Brexit, on aurait pu s’attendre au pire pour les résultats annuels 2020 de Getlink. Mais d’emblée, Yann Leriche, directeur général depuis le 1er juillet dernier de l’ancien Groupe Eurotunnel, a déclaré que les résultats étaient « extrêmement solides en dépit du contexte » lors de leur présentation, le 25 février. De 816 millions d’euros en 2020, le chiffre d’affaires a certes diminué de 24 %, mais ne s’est pas effondré. L’exercice se solde par une perte de 113 millions d’euros, mais le groupe a encore réduit sa dette financière nette de 92 millions d’euros, alors que sa trésorerie nette disponible atteignait 629 millions d’euros (+20 %) au 31 décembre. Et si les trafics ont baissé dans des proportions variables, ils ont parfois rapporté davantage, alors que 40 millions d’euros ont été économisés sur l’exploitation.
Pour ce qui est de la crise sanitaire, « nos services ne se sont jamais interrompus grâce à la forte implication de nos équipes », même s’il a fallu recourir au furloughing (terme anglais pour le chômage technique) afin de s’adapter au stop and go du trafic. Les navettes Eurotunnel ont peut-être même bénéficié des circonstances, avec une augmentation de 13,2 points de leur part du marché transmanche des véhicules de tourisme, atteignant 70,1 % face aux ferries. « Le Shuttle est le moyen de transport le plus sûr du point de vue sanitaire », a expliqué Yann Leriche, le contact entre les clients des différents véhicules étant réduit au minimum. Toutefois, avec 1,4 million de véhicules transportés, l’activité voiture des navettes passagers de Eurotunnel a connu une baisse de 46 % de 2019 à 2020, inférieure à celle du marché sur le détroit dans sa globalité, en recul de 56,2 %. « Les passagers sont revenus très vite, les gens ne demandent qu’à revenir voyager », souligne Yann Leriche, qui précise que les clients « ont réservé des tickets flexibles », afin de limiter les effets d’éventuels reports, ce qui génère davantage de revenus, avec un yield en progression de 15 %. Pour les autocars, Eurotunnel augmente également sa part, devenant majoritaire avec 54,9 %, mais sur un marché encore plus contracté (moins 78,9 %).
Les effets du Brexit sont plutôt à rechercher sur les navettes camions, avec les phénomènes de stockage en prévision des effets attendus de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Une sortie anticipée de longue date par l’exploitant du lien fixe transmanche qui, afin de limiter ces éventuels effets de la nouvelle frontière, a mis en service son Eurotunnel Border Pass : ce dernier facilite le passage des camions, dont les données ont été fournies préalablement aux autorités douanières, en les identifiant par la lecture de leurs plaques. Pour l’activité camions, Eurotunnel a maintenu sa part de marché (39,5 %), finissant l’année avec une baisse de trafic limitée à 9 %, les transports de produits alimentaires ou pharmaceutiques et de l’e-commerce s’étant maintenus pendant le confinement, contrairement aux transports liés aux activités industrielles.
Côté rail, « Eurostar a souffert », reconnaît le directeur général de Getlink. En 2020, 2 503 419 voyageurs Eurostar ont emprunté le Tunnel, « soit une baisse de 77 % par rapport à 2019 », précise Géraldine Périchon, directrice administrative et financière, qui ajoute que le fret ferroviaire transmanche a également été impacté par la crise avec la suspension des flux d’acier puis des flux automobiles : « en 2020, le nombre de trains est en baisse de 19 % par rapport à 2019 », soit 1 736 au lieu de 2 144. Le tonnage a baissé dans les mêmes proportions (-18 %), passant de 1 390 303 t en 2019 à 1 138 213 t en 2020.
Malgré une situation inquiétante et un manque de visibilité dans un futur proche, « pour Eurostar, nous sommes confiants : ils ont intrinsèquement un bon produit et leur service direct Londres – Amsterdam remplit les trains », insiste Yann Leriche, qui rappelle que Eurostar est une filiale de la SNCF, gage de stabilité. En situation de crise, les relations entre Getlink et la SNCF sont visiblement meilleures que par le passé, même si les deux restent des concurrents et sont même appelés à le devenir davantage avec le lancement de Régionéo, filiale commune de Getlink et de la RATP. En attendant, le segment Europorte de Getlink, spécialisé dans le fret ferroviaire, a largement limité les dégâts malgré la crise, avec une baisse du chiffre d’affaires de 2 %. Grâce à sa réactivité, Europorte a lancé « beaucoup de trains spot pendant la crise », dégageant une marge d’exploitation de 28 millions d’euros en 2020, soit quatre millions de plus qu’en 2019 !
Enfin, avec son segment ElecLink, Getlink aura bientôt une corde de plus à son arc, quand le tunnel sous la Manche ne servira plus seulement à faire passer des trains, mais aussi de l’électricité. ElecLink a en effet reçu son autorisation de poser le câble fin 2020. Depuis, les travaux ont commencé, pour une mise en exploitation à la mi-2022.
« Nous avons su réagir face à une année improbable », a conclu Jacques Gounon, qui a conservé la présidence du conseil d’administration de Getlink après l’arrivée de Yann Leriche. Toutefois, ce dernier a prévenu qu’après « une année 2020 particulière », 2021 présentait « une visibilité faible sur les décisions gouvernementales à venir concernant la crise sanitaire et les restrictions de voyage », poussant Getlink à reporter l’annonce d’une trajectoire financière pour cette année.
P. L.