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De la piste magnétique au sans contact : genèse de Calypso/Navigo

Publié le 22/09/2026 à 08h07
1. Fin 1991 : un boitier prototype plat, assurant la transmission, enserre une carte à puce à contact. L’écran permet d’en lire le contenu. © DR
André Ampelas.
André Ampelas. © DR

Retour d’expérience sur les choix technologiques à l’origine des standards sans contact actuels.

Le ticket de métro a disparu au début du mois de juin en Île-de-France. Avec lui s’efface aussi une histoire largement méconnue : celle de l’émergence du sans contact, né en grande partie dans les transports parisiens et devenu en quelques décennies un standard mondial des paiements et de l’identification.

La naissance des transactions électroniques dans les transports

À la fin des années 1960, la RATP introduit à Montréal, Mexico et Paris les premiers titres de transport à piste magnétique. Cette innovation permet d’automatiser le contrôle des voyageurs et de mettre fin au poinçonnage manuel. Avec la carte Orange en 1975, ce système devient le standard francilien. Il transforme durablement l’exploitation des réseaux de transport, en permettant un contrôle rapide, fiable et industrialisé des flux.

2. Début 1992 : prototype delecteur en test sur passage
RER à Noisy-le-Grand (À
noter : le volume du lecteur).
2. Début 1992 : prototype de lecteur en test sur passage RER à Noisy-le-Grand (À noter : le volume du lecteur).

Les banques françaises s’en inspirent rapidement pour leurs cartes, posant ainsi les bases des transactions électroniques modernes. Une continuité technologique s’installe déjà entre transport et paiement, qui ne cessera de se renforcer.

La carte à puce : une rupture décisive

En 1974, Roland Moreno invente la carte à puce. Dix ans plus tard, la France en devient le premier utilisateur à grande échelle, notamment dans les secteurs téléphonique puis bancaire.

Au-delà du support, cette innovation introduit une notion essentielle : celle de sécurité embarquée. La carte n’est plus un simple identifiant, elle devient grâce à sa puce électronique un objet capable de traiter, stocker et protéger l’information.

Une nouvelle étape est franchie, celle de la sécurisation des échanges et de l’identification électronique, qui préfigure les usages actuels.

Une infrastructure de transactions à grande échelle

Lorsque je suis nommé directeur informatique de la RATP en 1990, le système magnétique atteint ses limites. Mais la RATP est déjà un acteur majeur des flux électroniques.

En 1999 par exemple, elle traite près de 3 milliards de transactions par an – dix fois plus que la SNCF – tandis que l’ensemble des banques françaises en réalisent 2,8 milliards sur leurs cartes et France Télécom près de 1 milliard sur ses publiphones.

Peu d’acteurs opèrent alors à une telle échelle. Cette réalité impose une contrainte déterminante : toute nouvelle solution doit fonctionner instantanément, dans des environnements denses et à flux continu. L’innovation doit être robuste, pertinente et industrialisable.

1991 : le choix décisif de la proximité

C’est dans ce contexte que nous lançons, en 1991, avec Innovatron – la société de Roland Moreno – un programme de passe urbain sans contact sécurisé, baptisé « PSC » (Passe Sans Contact, qui sera dénommé plus tard CALYPSO). L’ambition est de « faire les poches du porteur », c’est-à-dire de réunir dans un même objet du quotidien : transport, identification, clefs et porte-monnaie électronique. Autrement dit anticiper ce que fera beaucoup plus tard le smartphone : simplifier l’accès aux services de la ville et fluidifier les usages.

Après avoir écarté les transmissions par infrarouge et par hyperfréquences trop voraces en énergie, nous nous focalisons sur la radio. Mais très vite, une difficulté majeure apparaît : les technologies radio disponibles (RFID – Radio Frequency IDentification –) ne permettent pas non plus d’identifier de manière fiable un porteur dans une foule dense comme celle d’un métro. En effet ces techniques, nées pendant la Seconde Guerre mondiale pour identifier les avions, et utilisées par la suite pour suivre des animaux ou ouvrir des portes, fonctionnent à distance.

Après plusieurs essais, nous faisons un choix structurant : celui de l’induction, qui impose une communication de proximité. Ce choix, à contre-courant, résulte d’une analyse pragmatique des contraintes du terrain.

Notre approche repose alors sur trois principes :

  • proximité, pour identifier sans ambiguïté le porteur ;
  • rapidité, pour absorber des flux massifs ;
  • sécurité, grâce à des mécanismes d’authentification, pour protéger des abonnements onéreux.

Ces principes structurent encore aujourd’hui l’ensemble des systèmes sans contact.

1992–1994 : une première mondiale et sa diffusion

3. 1993 : test sur lignes 46 et 56 d’autobus (le lecteur prototype est encore volumineux).4. 1997 : Premier prototype de carte sans contact à microprocesseur (À noter : antenne et contact pour être également lisible sur des équipements à contact existants).

5. 1998 : Version 2 d’un lecteur métro (plus compact).

6. 1996 : Achat de journaux en sans contact à Noisyle- Grand par agent RATP.
3. 1993 : test sur lignes 46 et 56 d’autobus (le lecteur prototype est encore volumineux).
4. 1997 : Premier prototype de carte sans contact à microprocesseur (À noter : antenne et contact pour être également lisible sur des équipements à contact existants).
5. 1998 : Version 2 d’un lecteur métro (plus compact).
6. 1996 : Achat de journaux en sans contact à Noisyle- Grand par agent RATP.

Dès 1992, une première mondiale est atteinte : une communication sans contact, rapide, sécurisée et de proximité devient opérationnelle. Elle est testée sur un millier d’agents RATP dans des conditions voisines des réelles. Ces expérimentations permettent d’améliorer rapidement le produit puis de valider non seulement sa faisabilité technique, mais aussi son acceptabilité par des porteurs exigeants, point essentiel pour une innovation de masse.

Échaudés par des expérimentations antérieures basées sur des monopoles, nous voulons en faire un standard à l’instar du GSM, ce qui implique de fédérer d’autres opérateurs et donc de communiquer.

En 1994, après une présentation très remarquée au congrès de l’Union internationale des transports publics (UITP) à Bologne, une démonstration est organisée à Noisy-le-Grand, siège de la direction informatique RATP. Elle attire des journalistes du monde entier.

Le sans contact sort du cadre expérimental pour devenir un sujet d’intérêt international.

Une innovation à la fois technique et économique

7. 1996 : Achat de boisson ensans contact sur distributeur
par agent RATP.
8. 1996 : Règlement
du parking à Noisyle-
Grand par agent RATP.
9. 1996 : Voiture en libreservice
à Noisy-le-Grand
pour agents RATP.
7. 1996 : Achat de boisson en sans contact sur distributeur par agent RATP.
8. 1996 : Règlement du parking à Noisyle-  Grand par agent RATP.
9. 1996 : Voiture en libreservice nà Noisy-le-Grand pour agents RATP.

Dès l’origine, le système repose sur une double faisabilité :

  • technique : des échanges rapides et sécurisés avec identification du porteur ;
  • économique : réduction significative des coûts d’investissement et de maintenance grâce à la disparition des nombreuses pièces mécaniques, onéreuses et source d’usure dans le magnétique.

Cette combinaison rend le modèle immédiatement pertinent pour des opérateurs confrontés à des contraintes économiques et d’exploitation élevées et attise l’intérêt de certains industriels.

ICARE, CALYPSO : vers un standard ouvert

Désireux d’en faire un standard, donc une solution générale et ouverte, c’est-à-dire adaptée à tous les opérateurs de transport et disponible pour tout industriel, nous multiplions des initiatives et des démonstrations en lançant notamment :

  • En 1995, le projet européen ICARE qui réunit autour d’usages transport des villes très différentes – Venise, Constance, Lisbonne et Paris – pour démontrer l’universalité de la solution.
  • En 1995 également, CLUB (ContactLessUserBoard), un club de promotion du sans contact, qui compte aussitôt une cinquantaine de membres de divers pays.
  • En 1997, le projet européen CALYPSO qui élargit cette démarche aux paiements en intégrant des acteurs bancaires ainsi que la ville de Bruxelles et la SNCF. Il démontre son interopérabilité comme son évolutivité et donne son nom au produit.

Ces travaux contribuent directement à l’émergence de la norme internationale ISO 14443, dite « de proximité », à la fin des années 1990.

1998 : une étape technologique majeure

De 1992 à 1998, le PSC se compose d’une carte à puce à contact, de haute sécurité (programmable car dotée d’un microprocesseur) enserrée dans un boîtier ultraplat doté d’une pile pour lire la carte et assurant grâce à une antenne la transmission par induction.

En 1998, une avancée décisive est franchie : une carte sans contact à microprocesseur sécurisé, intégrant directement une antenne selon les spécifications CALYPSO, est mise au point par le fabricant de puces STMicroelectronics et l’encarteur ASK, créé pour la circonstance pour pallier au manque d’intérêt des encarteurs établis : le boîtier n’est plus nécessaire.

Cette évolution simplifie considérablement l’architecture technique et facilite le déploiement à grande échelle. Elle marque le passage d’un dispositif expérimental à un produit industrialisable.

Utilisée aussitôt pour les transports de Nice et d’Amiens, ce type de carte de haute sécurité s’impose comme une référence d’abord dans les transports puis dans de nombreux autres usages, notamment bancaires.

Ces cartes passives dialoguent alors par induction avec des lecteurs qui les alimentent également en énergie et assurent les fonctions requises : ouverture d’un passage, transmission vers un module de traitement, etc.

De l’innovation aux standards mondiaux

À la fin des années 1990, le sans contact entre dans une phase d’industrialisation et des solutions propriétaires apparaissent alors. Philips diffuse la technologie MIFARE, achetée à une société autrichienne, tandis que Sony développe une solution similaire, déployée à Hong Kong à partir de 1997. Ce déploiement, souvent présenté comme le premier système sans contact, constitue en réalité la première mise en œuvre à grande échelle. Il s’inscrit dans la continuité des travaux engagés antérieurement, dont il reprend plusieurs principes. Ayant été à cette époque conseiller du ministre des Transports de Hong Kong, j’ai pu en observer directement les conditions de mise en œuvre.

Face à ces solutions propriétaires, CALYPSO défend une approche ouverte qui influence durablement les standards internationaux.

Au milieu des années 2000, les cartes bancaires sans contact (standard EMV : Europay-Mastercard-Visa), les passeports électroniques et les technologies mobiles (standard NFC : Near Field Communication) s’appuient sur la norme ISO 14443. Elles en prolongent les principes et les diffusent à l’échelle mondiale.

Le sans contact devient alors une infrastructure invisible mais essentielle, utilisée des milliards de fois dans des contextes très variés : transport, paiement, contrôle d’accès, identité.

NAVIGO : une adoption tardive d’une rupture précoce

La généralisation à Paris du système CALYPSO, sous le nom NAVIGO, intervient à partir de 2001, au terme d’un processus long et complexe, aux nombreux rebondissements.

Elle illustre un décalage fréquent entre la capacité d’innovation technologique et les conditions de sa mise en œuvre opérationnelle dans des environnements institutionnels complexes.

En 2002, une nomination au prix Chéreau-Lavet de l’innovation reconnaît le travail accompli. À l’époque, l’ampleur de la transformation reste encore largement sous-estimée.

En 2003, l’association CNA (Calypso Networks Association), sans but lucratif, prend le relais de CLUB en se limitant aux utilisateurs de CALYPSO, récupère les revenus des brevets du sans contact, propriétés de la RATP, à des fins de développement et accompagne la diffusion de ce standard.

Une empreinte mondiale quotidienne

Aujourd’hui, le standard CALYPSO est utilisé dans plus de 200 villes de 29 pays.

Chaque jour, des milliards de gestes – valider, payer, accéder – reposent sur ces principes.

Souvent invisibles, ces usages prolongent directement des choix technologiques effectués plusieurs décennies plus tôt dans le contexte très spécifique des transports urbains.

Conclusion

La disparition du ticket de métro ne marque pas seulement la fin d’un support. Elle révèle une transformation profonde des systèmes de transaction. Des choix technologiques faits dans les transports parisiens il y a plus de trente ans structurent aujourd’hui des milliards d’usages quotidiens dans le monde.

Par André Ampelas, ancien directeur informatique de la RATP, initiateur du programme Navigo/Calypso

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Publié le 08/05/2025 - Grégoire Hamon

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