
Jean-Pierre Audoux, président de CARE Rail, et Maurice Perrault, membre du Comex et président du comité de pilotage opérationnel de l’association, tirent la sonnette d’alarme sur la situation de la filière ferroviaire française pas assez structurée à leurs yeux face à la concurrence mondiale, notamment chinoise. Les deux experts recommandent de s’inspirer de la démarche suivie il y a quelques années par le secteur aéronautique.
Ville, Rail & Transports. Pourquoi tirez-vous le signal d’alarme sur la situation de la filière ferroviaire française?
Jean-Pierre Audoux. Nous ne tirons pas le signal d’alarme pour que le train s’arrête, mais tout au contraire pour qu’il accélère! Nous sommes, avec CARE Rail, investis dans l’amélioration de la performance industrielle de la supply chain ferroviaire. Or nous constatons que la France et son écosystème ferroviaire, en particulier face à la concurrence mondiale n’est pas dans une dynamique suffisante. Notre supply chain fournisseurs doit devenir beaucoup plus structurée.
Certes, en matière ferroviaire, la France a un savoir-faire technique et technologique reconnu à l’international, mais sa maturité industrielle reste insuffisante. On est très loin de l’industrie 4.0 (et encore moins de l’industrie 5.0 avec IA). Certains acteurs majeurs ont pu encore mieux mesurer cette problématique en déployant la démarche CARE Rail, mais, il nous faut vraiment aller plus fort et plus vite face aux risques de décrochage et les conséquences associées (emploi, maintien des compétences…).
Bien entendu, la mondialisation et l’obligation croissante de fabriquer localement pour fournir les marchés régionaux, notamment en Amérique et en Asie, conduisent les grands donneurs d’ordres à aller s’approvisionner en équipements et composants dans d’autres pays. Même si cela est souvent nécessaire pour remporter un marché, on en connaît les risques pour notre filière (dépendance accrue, perte de compétitivité, perte de savoir… comme on l’a vu pour l’industrie automobile). Notre alerte a pour but d’exhorter l’ensemble des acteurs de la filière à se mobiliser autour de cet objectif. Il est temps de construire un écosystème français robuste.
Plus précisément, quel est l’état de la filière aujourd’hui ?
Maurice Perrault. Notre filière se trouve dans une situation « paradoxale », pour ne pas dire « paroxystique » : des succès commerciaux multiples, un carnet de commande record que ce soit pour de nouveaux matériels ou pour de la rénovation, mais malheureusement souvent, avec des retards conséquents. Une supply chain française encore insuffisamment « mature » et structurée avec beaucoup de PME voire TPE, et trop peu d’ETI et donc, une certaine fragilité (cash, investissements…) qui nous pénalisent par rapport à d’autre grandes filières ferroviaires dans le monde (Allemagne et Chine en particulier).
De fait, la démarche CARE Rail a mis en évidence sur plus de 70 projets ou PME accompagnées (ce qui est repré- sentatif), un niveau de maturité qui reste faible au regard des niveaux requis. Des systèmes d’information (Grands Acteurs et Fournisseurs) peu interfacés (pas de pilotage efficient, peu d’agilité, manque de mise en cohérence des données …). Il ne faut pas s’étonner des retards qui ne sont d’ailleurs pas tous imputables à la supply chain fournisseurs.
Pour autant, certains acteurs majeurs l’ont compris et ont pris conscience de ces fragilités et ils ont la volonté de faire bouger les choses. L’implication très forte et croissante dans la démarche CARE Rail d’Alstom et de SNCF Voyageurs le démontre.
Retrouve-t-on la même situation en Europe ?
J.-P. A. Plusieurs grands pays ferroviaires européens connaissent une situation analogue, peut-être malgré tout, sur une échelle moindre. En l’occurrence dans des pays comme l’Allemagne, ou l’Espagne, les carnets de com- mandes ferroviaires sont également très importants et certains grands programmes subissent aussi des retards significatifs pour des raisons analogues à celles que nous connaissons en France.
Plus inquiétant encore, le constat fait récemment par l’UNIFE que l’Europe est en retard sur les investissements en matière de décarbonation, mais aussi de digitalisation, et que notre résilience industrielle est insuffisante. Tous ces points cruciaux sont au cœur même de la performance industrielle de la filière ferroviaire.
Un rapport sur les retards dans les livraisons de trains a été remis au gouvernement. Qu’en attendez-vous ?
M. P. Nous n’avons pas pour le moment eu l’occasion de prendre connaissance de ce rapport. Et donc à ce stade, ne l’ayant pas lu, il nous est difficile d’indiquer ce que l’on peut en attendre. On peut simplement imaginer que le sujet essentiel de la maîtrise de la supply chain devrait y être largement abordé, puisqu’on peut estimer que cette problématique est à l’origine de 40 à 50 % des retards de livraison constatés en France.
Quelles solutions préconisez-vous ?
J.-P. A. D’une façon générale, nous avons besoin d’une vision stratégique partagée dans notre pays, à l’instar de la Chine qui a pu s’appuyer sur le programme Made In China 2025 pour déployer sa stratégie ferroviaire, à savoir une planification à cinq ans des moyens et objectifs et une planification à 20 ans sur les priorités d’innovation en matière de technologies critiques.
Nous ne sommes pas la Chine, mais cela ne nous dispense pas pour autant de l’ardente obligation d’avoir une vision collective, véritablement partagée sur les priorités de la filière sur les objectifs d’investissement en matière de technologies critiques et, au-delà, et c’est là un point essentiel, un pilotage opérationnel et des moyens adéquats.
Pour ce faire, nous devons impérativement pouvoir nous appuyer sur un État fort et stratège. Et par-dessus tout, nous devons accélérer! Dans cette même optique, il convient de poursuivre la démarche CARE Rail avec plus de force et restructurer la supply Chain fournisseurs pour créer des ETI. Cela demande quelques moyens budgétaires supplémentaires mais ces moyens restent modestes par rapport aux enjeux, à savoir assurer la pérennité de notre industrie face à une concurrence mondiale de plus en plus forte.
La supply chain fournisseurs doit être intégrée dans la stratégie de l’ensemble des grands acteurs de la filière. C’est vital pour la performance globale et la pérennité de la filière.
L’expérience d’autres filières, qui auraient pu connaître dans le passé des situations similaires, pourrait-elle vous inspirer ?
M. P. CARE rail s’est largement inspiré de la filière aéronautique. Cette filière avait, dans les années 2008, une supply chain fournisseurs insuffisamment performante. Airbus devait doubler la cadence famille A320 (avec 40 avions par mois). La filière s’est mobilisée pour mettre en place une démarche de développement de sa supply chain fournisseurs en créant l’association SPACE Aéro. Plus de 1000 projets ont été faits avec des résultats probants. Aujourd’hui Airbus envisage 75 A320 par mois. Dassault avec le Rafale a aussi augmenté la cadence.
La filière nucléaire a également compris l’importance de sa supply chain Fournisseurs et a lancé en 2022 une démarche analogue (PEON) avec le GIFEN.
En 2019, la filière ferroviaire (Fédérations des industries ferroviaires, Alstom, Bombardier) a lancé un pilote régional dans les Hauts-de-France, pilote porté par l’AIF et co-financé par la Région. La démarche a permis de valider toute la pertinence de l’initiative nationale CARE Rail. Aujourd’hui à l’exemple de la filière aéronautique, nous obtenons, pour les fournisseurs qui ont été impliqués dans la démarche, des résultats comparables, à savoir des améliorations à deux chiffres en matière de réduction des retards de livraisons (amélioration de 27 % des livraisons à l’heure) et de niveau de conformité des pièces produites (réduction de 70 % des non conformités).
Quel devrait être le rôle de l’État selon vous ?
J.-P. A. On ne peut pas parler de souveraineté nationale sans s’en donner les moyens. S’agissant de filière stratégique, l’état « stratège » doit fortement encourager et accompagner de telles démarches surtout quand on mesure que le retour sur investissement est réellement considérable : plus de dix fois la mise initiale. La filière industrielle est, bien entendu, la première concernée mais les retombées pour le pays et pour nos territoires (CARE Rail s’est fortement déployé en Hauts-de-France et en Auvergne-Rhône-Alpes) doivent tout autant être prises en compte (emplois, indépendance, rayonnement…).
L’Etat dans les autres grands pays industriels, à commencer par la Chine, soutient fortement la filière ferroviaire nationale, car celle-ci participe d’un socle de souveraineté. Notre ambition est clairement de contribuer à renforcer ce socle dans notre pays et dans les régions.
En conséquence, mettons-nous en ordre de bataille autour de notre supply chain et faisons en sorte que celle-ci soit pleinement au rendez vous des marchés ferroviaires du présent et du futur !
CARE rail, l’association qui aide les PME ferroviaires
Cette association, qui cherche à améliorer la performance industrielle et la compétitivité de la filière industrielle française, a été lancée en 2019 par Jean-Pierre Audoux, ancien délégué général de la Fédération des industries ferroviaires. Elle s’inspire de la démarche initiée par la filière aéronautique pour améliorer la compétitivité des entreprises. Grâce à des cofinancements, elle mène des missions d’expertise au profit d’équipementiers et de fournisseurs ferroviaires en région.








