Les quatre régions françaises qui ont cru au train à hydrogène ont-elles eu tort ? Les douze rames promises pour décarboner une poignée de petites lignes non électrifiées ne sont pas encore en service que le doute s’est installé. L’euphorie de la signature du contrat, il y a juste cinq ans, a fait place à des interrogations. Mais au-delà de la petite flotte, c’est toute la filière hydrogène qui semble avoir du mal à tenir ses promesses.
En août 2019, le projet démarre en fanfare, avec la commande par SNCF Voyageurs de premières rames à hydrogène financées par Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est et Occitanie. Les présidents des exécutifs régionaux sont ravis de devenir des pionniers de l’hydrogène. Deux ans plus tard, Jean Castex, alors Premier ministre, signifie par courrier aux quatre collectivités son accord pour le financement de ce projet inédit à hauteur de 47 millions d’euros dont 25 millions issus du plan hydrogène soutenu par l’Etat. Les 83 millions restant seront financés par les régions. L’Occitanie met 42 millions sur la table, dont 15 millions dédiés à la motorisation hydrogène vert.
Deux à trois ans de retard
La commande est passée à Alstom pour 12 trains bi-mode électrique-hydrogène (plus deux rames optionnelles) mais aucune livraison prévue n’est encore intervenue, soit un retard de deux à trois ans sur certains contrats. Rien d’inhabituel ou d’inquiétant pour le constructeur. « Le programme poursuit son déroulement », indique-t-on aujourd’hui chez Alstom. La première rame de pré-série poursuit ses essais de validation et de certification. Toutes les rames de série ont été lancées en production. Selon l’industriel, l’acquisition des piles à combustible qui les équiperont constitue le prochain jalon industriel. Face aux régions, il s’est engagé à ce que leur durée de vie atteigne 10 000 heures.
Concrètement la « caisse » de la flotte est construite à Reichshoffen, ancienne usine Alstom, cédée début 2022 à l’espagnol CAF suite à la fusion du Français avec Bombardier. Alstom conserve la partie « traction » du projet qui repose sur une pile fournit par l’américain Cummings.
Pour Alstom, le programme trains à hydrogène a certes pris du retard, mais les engagements de livraison seront tenus. En clair, l’industriel respectera les pénalités de retard que le contrat prévoit. De son côté, il entend que son client direct, SNCF Voyageurs, remplisse ses obligations en cas de rupture de contrats.
Deux flottes de trains à hydrogène sont actuellement en service en Allemagne (14 trains opérés par EVB dans le Land de Basse-Saxe et 27 trains opérés par RMV dans le Land de Hesse). « Nous sommes engagés au quotidien auprès de nos clients actuels de trains à hydrogène et respecterons nos engagements de livraison en Italie puis en France », assure le constructeur français qui a bien mis un terme, fin 2025, à certains projets dans l’hydrogène, notamment dans le cadre d’un programme européen co-financé par la France. Mais la livraison de trains n’est pas concernée.
En Occitanie, des essais en cours
En Occitanie, les trois rames à hydrogène, devraient bien être mises en service en 2027 et non pas en 2025 comme prévu initialement sur la ligne Montréjeau-Luchon. Des essais sont actuellement en cours. « Aucune renégociation du contrat n’est engagée », assurent les équipes de la présidente Carole Delga qui confirment que des négociations se tiennent actuellement entre Alstom et SNCF Voyageurs sur les pénalités appliquées à Alstom en raison du retard de livraison. « Ces discussions sont toujours en cours ».
L’engagement de la région en matière hydrogène va bien au-delà du matériel destiné aux 40 kilomètres de ligne qui séparent Montréjeau et Luchon. L’Occitanie a investi lourdement pour que toute une filière soit opérationnelle. Elle soutient des usines de production, une station de stockage à l’aéroport Toulouse-Blagnac, un pôle de recherche, un technocampus.
En Auvergne, un atelier de maintenance
En Auvergne-Rhône-Alpes, l’arrivée des rames Regiolis hydrogène est aussi très attendue. Ce sont 52,3 millions d’euros qui viennent d’être investis dans un nouvel atelier de maintenance ferroviaire à Clermont-Ferrand où leur entretien sera assuré.
Ce projet, inscrit dans la « Feuille de route mobilités positives du quotidien – Cap sur 2035 » votée par les élus, vise à moderniser le réseau ferroviaire régional et à accompagner l’arrivée des trains hydrogène. Il comprend aussi la construction d’une station d’avitaillement en hydrogène, la première en Auvergne. Cette installation attend la mise en service des rames bi-modes électrique/hydrogène prévue pour 2027.
Bourgogne-Franche-Comté : dans la lignée du COI
En Bourgogne Franche-Comté, on rappelle que le projet trains à hydrogène correspondait aux conclusions du rapport de la Commission d’Orientation des Infrastructures de janvier 2018. L’électrification de la ligne Auxerre/Laroche-Migenne avait alors été abandonnée au profit de la mise en circulation de trains à hydrogène. En mars 2021, une première commande de Regiolis H par la région Bourgogne Franche-Comté était officialisée à Auxerre, par le ministre des Transports de l’époque, Jean-Baptiste Djebbari.
Pour le premier vice-président chargé des Transports de la région Bourgogne Franche-Comté, Michel Neugnot, cette commande s’inscrivait dans la création du « premier écosystème en France autour de l’hydrogène« . « La ligne où la pile à combustible va être utilisée est non électrifiée, mais ces trains ont aussi vocation de circuler à partir de Auxerre-Laroche sur le réseau électrifié en direction de Dijon.« , prévoyait l’élu régional en évoquant de premières expérimentations à l’horizon 2022-2023 et une mise en circulation en 2024. L’optimisme des politiques a clairement été percuté par la réalité industrielle.
Grand Est : une décision le 27 mars
Aujourd’hui, les plus défiants semblent être ceux de la région Grand Est. Une décision de l’exécutif sur le sujet hydrogène est attendue le 27 mars. La Région estime être « contrainte d’actualiser sa stratégie hydrogène 2020-2030 ». Le nouveau plan d’action sera examiné en séance plénière. « La filière hydrogène connaît un développement au rythme saccadé » et « son déploiement moins rapide que prévu rend toujours plus complexe la prospective sur l’avenir de l’hydrogène« , communique l’entourage du président Franck Leroy. La Région entend par conséquent « changer de paradigme » et passer « d’une intervention globale en faveur de la filière à un accompagnement plus spécifique de projets structurants« . La remise en cause de l’acquisition de trains à hydrogène est peut-être embarquée dans ces questionnements. Mais renoncer aux engagements pris pourrait coûter cher à Grand Est.