Le convoi transportant du matériel militaire qui a percuté, le 7 avril à un passage à niveau, un TGV, causant la mort du conducteur du train, a mis en lumière la complexité du transport militaire. Le général Feola, commandant du CSOA, le Centre du soutien des opérations et des acheminements, revient pour VRT sur l’utilisation par les armées du train pour le matériel, les matériels et les hommes.
Ville, Rail & Transports. Suivez-vous l’enquête sur l’accident de Bully-les-Mines ?
Général Feola. Le CSOA que je commande est responsable du déploiement de passagers et de fret, mobilisés lors d’opérations extérieures, d’exercices, vers des bases à l’étranger, en Outre-Mer, pour des missions humanitaires. Mon rôle est de trouver la solution de transport la plus cohérente à partir d‘un cahier des charges. Je suis prescripteur dans les appels d’offres lorsque les transports sont externalisés, mais leur exécution ne relève pas de la responsabilité du CSOA. Je laisse les enquêteurs faire leur travail.
Quelle part représente le transport confié par l’armée à des prestataires ?
95% du matériel sont projetés par des moyens autres que ceux de l’armée. Cette externalisation est principalement assurée par la Base industrielle de soutien de défense, la BISD-acheminements, qui comprend de grands groupes français mais également des ETI ou des PME. Certains prestataires sont aussi étrangers, comme la société qui met en œuvre les très gros porteurs aériens Antonov 124.
Les 5% assurés en interne le sont par les moyens patrimoniaux de l’armée : avions, camions blancs (c’est-à-dire à vocation logistique). En revanche, en ce qui concerne les troupes, la proportion entre les moyens patrimoniaux et externalisés est inverse, nous déployons 95% des militaires avec les moyens des armées, essentiellement avec les flottes aériennes de l’armée de l’air et de l’espace. Les volumes représentent 90 000 passagers et environ 350 000 tonnes de fret par an.
Quelles sont vos ressources dans le ferroviaire ?
Nous n’avons plus que des compétences très limitées au sein des armées, même si le réseau ferré stratégique de défense couvre une grande partie du réseau national et compte encore plus de 100 sites identifiés : installations, terminaux embranchés, lignes capillaires à usage exclusif, sites stratégiques. Nos ressources sont pilotées par la commission centrale fer du CSOA. Pour le transport de passagers, nous avons affrété un seul train l’an dernier pour le retour de Roumanie de 450 militaires afin de tester cette capacité très peu employée par les armées européennes en général. Il a traversé l’Europe jusqu’à la frontière franco-allemande et les passagers ont continué leur trajet en bus. Cela nous aurait peut-être coûté moins cher par avion, mais l’objectif était bien de réinvestir ce domaine…
Quel est la nature de votre partenariat avec le groupe SNCF ?
Nous aimons bien travailler avec la compagnie nationale ! Sa filiale Hexafret est un partenaire très performant. Le conseiller défense auprès de la présidence, le général Philippe Gueguen, connait bien le CSOA puisqu’il l’a commandé*.
De quels moyens avez-vous besoin ?
Pour les moyens aériens, nous travaillons avec des brokers spécialisés. Par la mer, nous avons des besoins de navires spécifiques, les RORO, qui peuvent embarquer et débarquer du matériel roulant. Cela ne veut pas dire qu’il faut minimiser les besoins à prévoir dans le cadre de la loi de programmation militaire. Nous devons conserver et même augmenter les moyens qui peuvent nous permettre d’assurer notre rôle en cas d’engagement majeur, comme c’est le cas avec notre flotte d’A400M, qui va passer de 25 à 43.
Et pour le train ?
Pour ce qui est du fret, nous disposons d’une flotte de wagons en cours de complément par des matériels spécifiques au transport d’engins de l’armée de terre. Pour les troupes, nous n’avons pas le matériel et la SNCF n’est actuellement pas en mesure de nous accompagner pour faire de la projection de passagers à l’international. On parle là de transport mais aussi de sûreté, tout au long du parcours et sur les arrêts, pour le matériel et le personnel.
Au niveau européen, le transport militaire s’est avéré un sujet préoccupant. Les choses évoluent-elles ?
Il y a eu, en effet, une prise de conscience des difficultés de franchissement des frontières européennes. La commission a adopté en novembre un paquet pour créer un espace de mobilité militaire et un nouveau règlement européen est en discussion, avec, à la clé, des ressources financières à capter pour les infrastructures de transport. Réduire les délais d’obtention des autorisations de circulation est indispensable.
Quelle place prend le train dans les opérations ?
C’est un moyen de projection majeur en Europe, qui a retrouvé toutes ses lettres de noblesse. Il représente le seul moyen, avec le bateau, pour transporter de la masse. En cas d’engagement majeur, l’avion est le premier employé, mais la montée en puissance, les mois suivants, se fait avec le ferroviaire. Dans le cadre de l’OTAN, des ressources existent : une agence dédiée aux achats dont des prestations de transport ainsi que des groupes de travail spécifiques. C’est un soutien auquel la France a accès.
Comment associez-vous vos partenaires industriels à vos activités ?
Ils prennent naturellement part aux déploiements réels des armées françaises comme Dacian Fall en Roumanie à l’automne 2025 (25 trains internationaux de fret mobilisés ainsi qu’un train passagers) ou à des exercices sur table comme Excalibur 26, qui visent à entraîner et tester les forces armées, les états-majors et la chaîne de soutien du secteur privé dans des opérations de haute intensité face à un adversaire de même rang. Notre prochain rendez-vous majeur est l’exercice Steadfast Defender, que mène l’OTAN tous les trois ans et qui va se dérouler en 2027. Des rencontres avec la BISD sont aussi organisées lors du séminaire annuel (SELOA) qui s’est tenu au sein du SITL en 2026.
*Le général Gueguen a travaillé deux ans chez Geodis avec de devenir conseiller défense du groupe SNCF en septembre 2024.